Selon le philosophe, le désir naît toujours de l’imitation de celui d’un autre. Parti aux Etats-Unis en 1947, il remarque en enseignant le français que le « désir mimétique » est l’un des grands ressorts des récits littéraires. A partir de Proust, mais aussi de Stendhal, Dostoïevski, Flaubert ou Cervantès, René Girard montre que, loin des clichés romantiques sur la singularité du désir, la vérité romanesque met au jour son caractère essentiellement imitatif : Don Quichotte imite les chevaliers médiévaux, et les snobs proustiens d’A la recherche du temps perdu singent les aristocrates.
En un mot, « nous ne pouvons désirer un objet que si quelqu’un d’autre le désire », résume le philosophe Charles Ramond dans Le Vocabulaire de René Girard (Ellipses, 2009), en ajoutant que la théorie du désir mimétique est « à la fois originale et évidente », chacun pouvant observer comment les enfants envient le jouet qu’un autre possède. Peter Thiel fut saisi par les hypothèses de Girard, lancées dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Le désir mimétique peut parfaitement trouver à s’illustrer dans les réseaux sociaux, notamment dans le rayonnement du pionnier Facebook – créé par Mark Zuckerberg et dont Peter Thiel a été le premier investisseur –, où chacun se regarde dans le miroir des autres.
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Cette rivalité n’est pas uniquement romanesque. Dans le monde social, elle conduit à des conflits et à une violence sans fin, qui n’est interrompue que par la désignation d’un « bouc émissaire », rendu responsable des maux d’un collectif (épidémie, famine, chômage ou insécurité). Son expulsion, et parfois même sa mise à mort, apaise les tensions et réconcilie le collectif autrefois déchiré. Paradoxalement, le bouc émissaire, parce qu’il joue ce rôle de réconciliateur, va obtenir un statut particulier et être transformé en héros ou en dieu, susciter des rituels. Ce mécanisme est au fondement de la naissance de toute société, théorise René Girard dans La Violence et le sacré (Grasset, 1972), ouvrage cette fois-ci nourri par l’anthropologie. Pour lui, le christianisme est la seule religion à révéler l’innocence du bouc émissaire : le Christ est considéré comme une victime sous l’égide de laquelle on se place, déréglant ainsi de manière irréversible le cycle de la violence sacrificielle.
Figure énigmatique de la fin des temps, l’Antéchrist est assimilé par Thiel au « gouvernement mondial » qui « transformerait la planète en prison ». Face à des considérations sur l’Armageddon qui oscillent entre de « vagues » références bibliques empruntées aux épîtres de Paul aux Thessaloniciens ou à l’Apocalypse de Jean de Patmos, mais aussi aux blockbusters de science-fiction, Jean-Pierre Dupuy a été tenté de reprendre à son compte la formule de l’écrivain anglais G. K. Chesterton (1874-1936) : « Le monde moderne est plein d’idées chrétiennes devenues folles. »
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