La perfection algorithmique exerce ici une séduction dangereuse. Elle promet de supprimer la faute, l’hésitation, la lenteur, la honte de mal formuler. Mais une société qui ne tolère plus l’erreur finit par ne plus tolérer l’humain. L’enfant qui apprend, l’étudiant qui cherche, le chercheur qui doute, le citoyen qui écrit maladroitement une idée juste : tous ont besoin d’un espace où l’imperfection n’est pas aussitôt corrigée, ridiculisée ou remplacée.
L’humanité n’a jamais vécu sans technique. La civilisation est elle-même une histoire d’outils. Mais il existe une différence décisive entre l’outil qui augmente une capacité et celui qui l’atrophie en la rendant inutile. La calculatrice n’interdit pas le calcul ; elle devient problématique lorsqu’elle dispense de comprendre ce qu’un calcul signifie. L’IA n’interdit pas d’écrire ; elle devient problématique lorsqu’elle rend l’écriture personnelle trop coûteuse, trop lente, trop risquée socialement.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés L’utilisation de ChatGPT aurait des conséquences sur le fonctionnement cérébral, selon une étude du MITLe retour nécessaire n’est donc pas un retour à la nature contre la civilisation, mais un retour du geste dans la civilisation. Reprendre le stylo. Lire longuement sans interruption. Résoudre un problème avant d’appeler l’assistance. Laisser le téléphone hors de la pièce lorsqu’il faut penser. Enseigner que l’IA peut venir après l’effort, mais qu’elle ne doit pas voler l’effort. Réhabiliter le brouillon, la rature, l’essai, l’erreur, non comme signes d’échec, mais comme conditions de la pensée.
L’instinct de survie de l’humanité ne s’exprimera pas nécessairement par une guerre contre la technologie. Il pourrait s’exprimer par une demande plus simple et plus radicale : redevenir capables. Capables d’écrire, de lire, de mémoriser, de douter, de nous tromper, de recommencer.
La civilisation humaine n’a jamais été la perfection. Elle est l’art fragile d’avancer avec nos limites. Si nous voulons que l’IA demeure un outil de civilisation plutôt qu’un substitut à l’humain, nous devons sauver ce que la machine ne peut pas vivre à notre place : l’erreur, le geste, la lenteur de la pensée, la joie imparfaite de comprendre par nous-mêmes.
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